• La naissance des Gardiens chapitre III - Les Yeux (Quatrième partie) [FIN]

     

    Tandis qu’il courait dans la rue, le jeune homme sentit que ses jambes tremblaient de fatigue ; pour ne rien arranger il avait encore très mal à la tête et son estomac lui rappelait par des gargouillements réguliers qu’il était vide. Maxime décida de passer outre ; à cet instant, seul le basket comptait. Quelques minutes plus tard, il parvint enfin au gymnase où avait lieu le match. Il traversa rapidement le terrain pour rejoindre le vestiaire. Il croisa Lucas qui s’exclama en le voyant : « Ah, Maxime, content de te voir ! On croyait que tu n’allais pas venir ! » Le jeune homme ignora la remarque et demanda : « Où est Thibaut ? » Lucas répondit en haussant les épaules : « Il est en train de discuter avec l’entraîneur des Requins sanglants. Apparemment un de leurs joueurs, le numéro sept je crois, a été gravement blessé hier soir dans un accident de moto, en rentrant de sa demi-finale ; il a été hospitalisé. Ils ont été obligés de trouver un remplaçant. »

     

    Maxime grinça des dents : « Pas cool pour eux. J’espère qu’il s’en sortira. » Lucas hocha la tête en signe d’approbation, puis désigna du regard son sac : « Tu ferais mieux de te grouiller et de te changer. On est quasiment tous prêts. Le match commence dans moins de dix minutes. » Le jeune homme acquiesça et enfila précipitamment son T-shirt et son short ; il tentait d’ignorer le fait que sa tête lui tournait comme s’il était enfermé dans une machine à laver. Pourtant, il eut l’impression que même avec une jambe en moins il jouerait encore. Thibaut vint le trouver alors qu’il achevait de se préparer :

     

    -    Merci d’être venu, Maxime. A un moment j’ai bien cru que tu allais nous faire faux bond.

     

    -    Désolé pour cette petite frayeur. J’ai… passé une mauvaise nuit. (Il préférait ne pas en dire plus.)

     

    -    Ça se voit : tu es tout pâle. Tu es sûr que ça va ? demanda le vieux coach en posant une main sur son épaule, l’air inquiet. 

     

    -    Oui, oui, mentit le jeune homme tandis qu’il sentait une douleur lancinante écraser sa poitrine. Je vais faire gagner les Loups bleus, je vous le promets.

     

    -    Je ne doute pas de toi, répondit Thibaut en souriant. Allez, va rejoindre les autres: le match va commencer !

     

    Maxime esquissa un petit sourire et se dirigea vers le terrain. Les gradins étaient encore plus pleins que la veille ; son estomac, déjà mis à rude épreuve, se serra en entendant l’assistance acclamer les deux équipes. Il avait vraiment du mal à supporter cet aspect des matchs : contrairement à certains joueurs qui se sentaient boostés par la foule, il était angoissé à l’idée de jouer en public. Le jeune homme salua néanmoins les spectateurs – il devait assumer son rôle de capitaine des Loups bleus – puis se plaça en ligne avec ses coéquipiers, face à ses adversaires. Il commença à les jauger du regard ; tous semblaient particulièrement tendus, sauf un : le numéro sept.

     

    Maxime fronça les sourcils : il s’agissait du remplaçant. Comment pouvait-il être plus confiant que ceux de l’équipe permanente ? Il se rendit compte que lui aussi observait un à un ses joueurs. Soudain, leurs regards se croisèrent ; un frisson dérangeant lui parcourut le dos. Le numéro sept eut un sourire carnassier. Le jeune homme baissa soudain la tête, submergé par une peur indicible ; ses mains commençaient à le démanger étrangement et son cœur battait à tout rompre alors que le match n’avait pas encore débuté. Un coup de sifflet vint le surprendre dans son état de panique ; le ballon venait d’être lancé en l’air.

     

    Un Requin sanglant se jeta dessus et se mit à courir en direction du panier. Lucas se précipita à sa poursuite, avec d’autres Loups bleus. Pour Maxime, c’était comme si le temps s’était arrêté : il restait cloué sur place, paralysé ; ses mains le brûlaient comme s’il les avait posées sur une plaque chauffante. Face à lui, le Requin sanglant numéro sept, immobile lui aussi. Il sourit de nouveau, dévoilant des dents semblables à des crocs, et déclara : « Il m’a demandé de t’éliminer avant que la Perle et ses Gardiens ne viennent te trouver. »

     

    Maxime ne pouvait pas bouger un muscle, mais son esprit carburait. Mais de quoi parlait-il ? Et pourquoi le public ne remarquait-il rien ? Le numéro sept avança vers lui lentement, comme un prédateur sûr d’abattre sa proie. Soudain, alors que le Requin sanglant n’était plus qu’à un mètre de lui, Maxime poussa un hurlement : ses paumes s’étaient mises à saigner abondamment comme s’il y avait planté un couteau. Affolé et pleurant de douleur, le jeune homme jeta un coup d’œil affolé aux gradins : personne ne s’était aperçu de ce qui se passait. Tous semblaient passionnés par le match qui se déroulait et faisaient comme si les deux joueurs étaient invisibles. Personne ne pouvait l’aider : il était tout seul face à ce fou furieux.

     

    Le visage et la peau du Requin sanglant numéro sept s’étaient curieusement couverts d’écailles verdâtres et bleues pendant ce court laps de temps ; le joueur – ou plutôt l’usurpateur – s’était immobilisé en découvrant les plaies sanguinolentes de Maxime. Il finit par dire d’une voix caverneuse : « Le seigneur Dragon ne s’était pas trompé. Un Gardien t’a déjà contacté. Heureusement, je vais en finir avec toi tout de suite. » A la souffrance de Maxime se joignit bientôt le désespoir : il allait se faire terrasser par ce dégénéré et ce, dans l’indifférence générale – sans qu’il comprenne pourquoi.

     

    Le jeune homme ferma les yeux, se demandant s’il était encore plongé dans une de ces hallucinations qu’il avait endurées quelques heures plus tôt ; peut-être allait-il émerger de ce cauchemar, se réveiller dans son lit, mort de peur mais toujours en vie… Il le fallait. Il était tout simplement impossible que de tels évènements se produisent !

     

    Mais au moment où Maxime réussissait à se persuader qu’il était en train de rêver, une silhouette surgit du vestiaire et s’interposa entre les deux joueurs. Le jeune homme rouvrit les yeux, interloqué, et reconnut la passante à la mèche bleue qu’il avait croisée dans la rue la veille au soir. Celle-ci, sans même lui adresser un regard, sortit en un éclair de son sac une immense épée effilée et écarlate et, d’un mouvement fulgurant, décapita le Requin sanglant au visage squameux. Le cadavre de celui-ci se transforma en une sorte de bouillie aigue-marine qui s’évapora en un instant comme par enchantement. Le tout n’avait pas duré plus de trois secondes. La jeune fille entraîna aussitôt Maxime par le bras et sortit du gymnase en un instant. Le match se poursuivait, comme si le gymnase tout entier était enfermé dans une illusion.

     

    Ils se mirent à courir dans la rue déserte. Aucun des deux n’avait prononcé un mot depuis l’extraordinaire exécution du Requin sanglant numéro sept. Finalement, alors qu’ils étaient déjà bien éloignés, la passante aux yeux bleus s’arrêta dans sa course et déclara en jetant un coup d’œil aux mains de Maxime : « Je suppose qu’elles se sont arrêtées de saigner ? » Le jeune homme hocha la tête. Il était encore sonné par ce qui venait de se passer. Elle reprit : « Je suis Rachel. Je suis désolée d’être arrivée si tard, mais il nous fallait attendre que le processus de transfert soit achevé. » Maxime ignora ce que la jeune fille venait de dire et demanda d’une voix tremblante, le cœur battant : « Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce qui m’arrive… ? »

     

    Les larmes sur ses joues avaient séché, mais il sentit qu’elles étaient sur le point de couler à nouveau. Soudain, Rachel ferma les yeux et une Voix, grave et mélodieuse, résonna dans sa tête : « Maxime, nous n’avons pas le temps de tout t’expliquer maintenant. Après avoir rejoint notre repaire, situé près d’ici, nous répondrons à toutes tes questions. » Maxime, éberlué, voulut questionner Rachel à propose de la Voix qu’il venait d’entendre, mais il n’en eut pas le temps : ils se remirent à courir. Tandis qu’ils se dirigeaient, haletants, vers un lieu inconnu, la Voix retentit de nouveau dans son cerveau en ébullition : « Plus qu’un Gardien à trouver et nous pourrons enfin aller à Terra Alba»

     

    Puis ce fut le silence ; le seul son qui parvenait aux oreilles de Maxime était le bruit de leurs respirations saccadées et celui de son cœur battant à ses tempes.

     


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