• La naissance des Gardiens chapitre IV - Les Oreilles (Première partie)

    Eh oui, déjà le quatrième et dernier chapitre de la naissance des Gardiens... Vous constaterez que cette dernière nouvelle sera différente des autres, tant par son personnage principal que par son dénouement (qui arrivera bientôt, rassurez-vous). Je compte la publier en trois ou quatre parties, je verrai. Je l'ai écrite vers décembre 2012.

    Après ce cycle de la naissance des Gardiens viendront d'autres nouvelles qui seront ancrées dans un univers très différent. Mais pour l'heure place à notre protagoniste pas comme les autres~

    Enjoy!

     

    « Bonjour, madame Durand. Comment allez-vous aujourd’hui ? » Elisabeth ne jeta même pas un regard à Martha qui venait de faire irruption dans sa chambre pour ouvrir les volets. Elle ne savait pas ce qui l’énervait le plus : le fait que le même manège infernal se reproduisait tous les matins, ou bien le fait que la jeune fille était belle et jeune alors qu’elle était devenue fripée comme une rose fanée.

     

    L’infirmière ignora le mépris apparent de la vieille femme et continua : « Ce matin, il y a de la confiture de myrtille au petit déjeuner. C’est pour fêter l’anniversaire de notre doyen. Vous vous rendez compte, il vient d’avoir cent deux ans ! C’est incroyable d’atteindre un âge pareil. » Elisabeth eut envie de répondre qu’il n’y avait aucun intérêt à avoir un siècle si on avait la conscience d’un légume, mais elle ne répliqua rien.

     

    Un froid mordant s’engouffra dans la pièce quand la jeune femme ouvrit la fenêtre. On était en février ; le ciel bleu était à peine parsemé de nuages. La vision de ce soleil triomphant arracha un sourire à Elisabeth : il lui rappelait le temps où elle pouvait, sur un coup de tête, décider de partir un matin se promener dans la forêt à côté de chez elle pour profiter du beau temps. Mais cette ère était désormais révolue.

     

    La maison de retraite où vivait Elisabeth constituait sans aucun doute un paradis pour personnes âgées. Située loin du tumulte de la ville, la résidence bénéficiait d’un splendide jardin et d’infirmières souriantes – de vrais anges – ; les bâtiments étaient modernes et agréables, les chambres équipées de télévisions et décorées avec goût. Pourtant, malgré ce luxe et cette tranquillité, Elisabeth était loin d’être heureuse.

     

    La vieille dame n’était pas aussi âgée que la plupart des résidents : elle venait d’avoir soixante-huit ans. Ce décalage pouvait en partie expliquer ses difficultés à faire la conversation. Enfin, le simple fait de discuter était plus laborieux qu’il n’y paraissait, avec les habitants de la maison de retraite : on avait vite fait le tour de ce qui pouvait être dit, avec ces vieux gâteux qui radotaient toujours la même anecdote. En fait, sa simple présence dans l’établissement semblait incongrue. Qu’avait-elle donc fait pour en arriver là ?

     

    C’était simple : il y a six mois, son fils, un charmant garçon d’une quarantaine d’années, avait divorcé d’avec sa femme pour épouser une véritable garce. Elisabeth était persuadée qu’elle n’en voulait qu’à son argent ; elle avait donc tenté de le dissuader de se remarier, l’instinct maternel prenant le dessus sur sa volonté de laisser son fils voler de ses propres ailes. Bon, d’accord, peut-être que pourrir la vie de sa petite amie n’était pas une si bonne idée que ça… Mais son fils, têtu comme une mule, refusait d’écouter ses conseils : il prétexta que son comportement violent était dû au fait qu’elle était devenue sénile pour l’enfermer dans une maison de retraite et ainsi l’empêcher de ‘‘nuire à son bonheur’’, selon son expression. Elisabeth avait bien essayé de s’enfuir de cette prison, mais à chaque fois, le personnel de l’établissement l’avait rattrapée. A présent, elle était maintenue sous haute surveillance, comme un meurtrier récidiviste ou un psychopathe.

     

    Martha voulut l’aider à se lever, mais la vieille femme repoussa d’un geste son offre, comme pour lui dire : « Merci, je me débrouille très bien toute seule. » Ensuite, elles se dirigèrent toutes les deux vers le réfectoire, où quelques personnes âgées étaient déjà en train de manger. Ils étaient tous muets comme des tombes, n’ouvrant la bouche que pour avaler une bouchée de leur tartine ou pour murmurer un vague ‘‘merci’’ à un membre du personnel soignant qui les assistait quand ils n’arrivaient pas à ouvrir le couvercle d’un pot de confiture.

     

    Elisabeth s’assit à une table vide et commença à grignoter sans entrain un morceau de pain complet, sous le regard inquisiteur de l’infirmière qui la suivait comme son ombre. La vieille femme la soupçonnait d’avoir découvert qu’elle se sous-alimentait volontairement pour être conduite à l’hôpital et ainsi s’échapper de la maison de retraite. Pour endormir ses soupçons et donner l’impression de s’intéresser à la vie communautaire de l’établissement, elle demanda, feignant la curiosité : « Qu’avez-vous organisé pour l’anniversaire de notre cher doyen ? J’espère que vous avez préparé un délicieux gâteau. » Le visage de Martha s’illumina : « Oui, oui, comme monsieur Mathieu adore les Paris-Brest, nous lui en avons commandé un dans une des meilleures pâtisseries de la ville ! Mais je ne vous ai pas dit le plus beau : vous savez que monsieur Mathieu était un ancien rédacteur du Monde ? Eh bien, il y aura même des journalistes pour couvrir l’évènement. »

     

    Cette dernière remarque faillit faire pouffer de rire Elisabeth. Des journalistes ? Couvrir l’évènement ? Quelle drôle d’idée d’interviewer un vieillard sénile ! Mais bien sûr elle garda le silence. Après avoir rapidement ingéré une maigre tartine et une tasse de thé, la vieille femme demanda la permission de retourner dans sa chambre. « D’accord, mais je viendrai vous chercher à onze heures trente ; nous commencerons le repas plus tôt, car les journalistes seront là à partir de quatorze heures. » Elisabeth acquiesça et quitta le réfectoire.

     


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