• Le Soulèvement - Deuxième partie

    Ils montèrent les escaliers branlants jusqu’au huitième étage et parvinrent au seuil du deuxième appartement. Caleb écrasa son mégot sur le paillasson, puis sortit de la poche de son manteau un impressionnant pistolet à ondes soniques. Il adressa un imperceptible signe de tête à Aaron, qui donna un magistral coup de pied dans la porte. Celle-ci s’ouvrit sous le choc ; son collègue entra aussitôt dans l’habitation et hurla : « Police de Winterfield ! Pas un geste ! » Un couple d’androïdes, assis à une table au centre de la pièce, n’esquissa pas un mouvement malgré la soudaineté de l’intervention. Leurs yeux artificiels trahissaient néanmoins une profonde surprise.

    Aaron détourna le regard ; les robots le mettaient toujours mal à l’aise, avec leur peau d’un blanc de porcelaine et leurs cheveux transparents comme du verre… Caleb, lui, n’affichait aucun trouble et continuait de pointer son arme sur les deux androïdes. Il interrogea, à peine moins fort : « Monsieur et madame… Clarke, c’est bien ça ? » Ils acquiescèrent d’un hochement de tête. Le mâle demanda de sa voix flûtée : « Que nous vaut l’honneur de votre visite, messieurs ? Il est rare de voir des humains par ici... » Mais Caleb le fit taire en tirant une onde sonique sur la table, qui explosa dans un bruit sourd.

    Les visages des deux androïdes n’avaient pas changé d’expression. Le policier s’exclama, méprisant : « Pas de familiarité avec moi, sales automates. Le seul fait que nous soyons là prouve que vous êtes dans la mouise jusqu’au cou, alors n’aggravez pas votre cas ! » Le robot dénommé M. Clarke reprit, beaucoup moins téméraire : « Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire ? Peut-être… » Aaron l’interrompit – il avait peur que Caleb finisse par faire une bêtise ; il avait toujours été particulièrement impatient, surtout avec les androïdes, qu’il méprisait au plus haut point : « Nous sommes à la recherche  d’un appareil non répertorié sur la base de données du bureau des Archives centrales. D’après sa géolocalisation, il se trouve dans votre appartement. »

    M. Clarke ne cilla pas. Voyant qu’il ne disait rien, Caleb ricana : « De toute façon, ça ne sert à rien de le nier. On finira bien par le trouver. » Puis à son collègue : « Je m’occupe du séjour et de la cuisine. Va inspecter les chambres et la salle de bains. » Il disparut dans la pièce voisine. Aaron soupira et se dirigea vers la salle d’eau, non sans avoir jeté un coup d’œil désolé aux deux androïdes, qui n’avaient pas bougé d’un pouce. Comme il s’y attendait, il ne trouva rien ; c’était une pièce tout ce qu’il y avait de plus normal. Mais lorsqu’il entra dans la chambre à coucher, son détecteur de métaux s’affola.

    Il s’agenouilla près du lit conjugal et balaya le sol d’un geste. L’objet qu’ils cherchaient était là ; cela ne faisait aucun doute. Des haut-parleurs de son appareil s’élevait un sifflement ininterrompu et suraigu qui lui donnait mal à la tête. A l’aide d’un levier, Aaron souleva une latte de plancher, puis une autre. Il écarquilla les yeux. Une cache. Il appela Caleb qui furetait dans la salle de séjour : « Je crois bien que j’ai trouvé. » Son collègue se précipita dans sa direction. Lorsqu’il découvrit Aaron en train de manipuler un étrange paquet emmailloté dans une pièce de tissu, il jubila : « Ah, ah ! Ça n’a pas été long ! »

    Il arracha le sac des mains de son collègue, courut chercher les époux Clarke et le leur colla sous le nez. Il hurla : « Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Hein, qu’est-ce que c’est ? » Aucun des deux ne proféra un mot. Ils ont dû entendre à la télévision que la moindre de leurs paroles serait retenue contre eux, ou quelque chose comme ça, se dit Aaron. Mais cela ne changerait rien à leur situation, à présent. Dès lors que la police politique découvrait un objet suspect chez des androïdes, ils étaient automatiquement envoyés dans un camp de désactivation. Pas de procès équitable pour les robots.

    Caleb défit le paquet, dévoilant une pierre de la taille d’un ballon de basket-ball, de forme ovale et aux reflets métalliques. Il fronça les sourcils ; cela ne ressemblait à rien de connu. Pas étonnant que ce truc ne soit pas dans les bases de données, songea Aaron en l’observant avec curiosité. Son collègue désigna l’objet du délit et cracha à l’attention du couple androïde : « C’est une machine ? Comment l’allume-t-on ? » Pas de réaction, naturellement. Sans crier gare, il tira deux ondes soniques sur la femelle, qui explosa en une gerbe d’étincelles et de pièces détachées. Elle s’affaissa dans un bruit de métal déchiré.

    Aaron, effaré, voulut intervenir, mais son collègue le retint d’un geste. M. Clarke déclara d’une voix calme malgré la désapprobation qui transparaissait dans ses yeux : « Vous n’avez pas le droit de faire ça. » Caleb eut un sourire mauvais et répliqua : « Et comment, que j’ai le droit ! Que vous mouriez ici ou dans un camp de désactivation, ça ne change rien, non ? Sans compter que les conventions des droits de l’homme ne s’appliquent pas ici, vu que vous n’êtes pas des humains ! » L’androïde reprit d’une voix lasse : « Cela vous plaît, n’est-ce pas ? De répéter que nous ne sommes pas des humains. » Il ignora le regard interloqué du policier et continua : « Si être un humain implique d’être incapable de se maîtriser et de faire preuve d’une telle cruauté, je préfère n’être qu’un robot. »

    Caleb, suffoquant de rage, pointa son pistolet à ondes soniques sur la tête de l’automate qui avait osé l’insulter de la sorte. Le visage artificiel de M. Clarke s’étira en un sourire énigmatique : « De toute façon, la révolution est proche. » Avant qu’Aaron ait pu l’en empêcher, son collègue tira. Le crâne de métal de l’androïde s’ouvrit en deux, révélant les rouages de son cerveau mécanique. Il l’écrasa violemment à l’aide de la crosse de son arme, puis donna un coup de pied au cadavre qui s’effondra. Aaron se saisit de son propre pistolet et s’exclama : « Tu es devenu fou, Caleb ! Il aurait pu nous donner davantage d’informations sur cet objet et sur cette ‘‘révolution’’ ! Au lieu de réfléchir et d’agir posément, tu as donné libre cours à ta colère et tu as réduit en miettes la possibilité de démanteler un réseau de résistance ! »


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