• Trompe-l'oeil - Première partie

    Voilà la première partie de Trompe-l'oeil, la nouvelle qui a remporté le premier prix au concours de jeunes auteurs du salon du livre de Boulogne-Billancourt en 2013 ! Il s'agit d'un texte assez court et je publierai donc la fin la semaine prochaine.

    Les thèmes imposés étaient "Quatre" ou "Horizon" ; j'ai choisi ce dernier. Pour ceux qui me connaissent, cette nouvelle ne diffère pas de mon mode opératoire habituel : de la science-fiction un brin... apocalyptique. Bonne lecture et à la semaine prochaine !

    Pour la plupart des habitants de Sfumatopia, le bleu évoquait des concepts disparus depuis longtemps. Il s’agissait autrefois de la couleur scintillante des saphirs et de la mer, mais aussi de celle, plus délavée mais non moins attrayante, du ciel et des champs de myosotis. Pourtant, aujourd’hui, le bleu avait perdu cette signification enchanteresse. Cela faisait des années que les fleurs avaient flétri à cause de la pollution et que le ciel était sans cesse parsemé de nuages virant du gris au jaunâtre, ne laissant jamais apparaître cet azur salvateur. Quant aux pierres précieuses, les seuls artéfacts qui égalaient à présent leur valeur inestimable étaient les bombonnes d’oxygène pur, qualifié d’or transparent, que peu d’élus arrivaient à se procurer.

    Avant l’incident, le bleu ne représentait rien pour Erwan, à part peut-être la teinte crasseuse des uniformes du Filtrarium où il travaillait. Mais à présent, cette nuance hantait la moindre de ses pensées. Quand il fermait les yeux, il revoyait Hadrien, le visage blafard, les yeux écarquillés d’effroi, et surtout les lèvres bleuies par la cyanose. Plus que tout le reste, c’était cette coloration peu naturelle qui l’avait frappé, lorsqu’un matin il était rentré d’une nuit d’errance et avait découvert son frère aîné gisant sur le sol de leur masure comme un pantin désarticulé, terrassé par une hypoxie fatale.

    Les administrateurs du Filtrarium ne lui avaient même pas laissé un jour de congé pour assister à ses funérailles, dans la fosse commune de Sfumatopia. Ils avaient prétexté qu’on ne pouvait pas se permettre de réduire la production de l’usine qui fabriquait des cartouches-filtre pour tout le ghetto : la pénurie menaçait chaque jour, étant donné la courte durée de vie des respirateurs artificiels qui permettaient aux habitants d’inhaler un air un peu moins pollué. Pendant une semaine, Erwan avait mûri son projet, manipulant les énormes machines comme un automate. Et puis, un matin, il avait pris sa décision.

    Pendant qu’il marchait d’un pas pressé à travers l’immense avenue qui coupait Sfumatopia en deux, le garçon sentit sa respiration s’accélérer en repensant à sa résolution. Il força ses poumons à inspirer moins profondément pour économiser le réservoir de son purificateur d’air. Autour de lui, les immeubles se dressaient dans la brume toxique, tels des pachydermes de béton et d’acier aux contours vaporeux. Le soleil couchant filtrait à peine à travers le smog, donnant aux constructions des airs d’ombres chinoises menaçantes. Seuls les néons verdâtres du Portail, qui luisait faiblement à l’horizon, se reflétaient sur le goudron détrempé. Il avait plu quelques heures auparavant, une de ces pluies acides qui crépitaient sur les toits et qui défiguraient les visages comme du vitriol si l’on ne se protégeait pas.

    Après avoir dépassé plusieurs bâtiments, Erwan parvint enfin à celui qu’il cherchait. Un non-initié aurait pu croire qu’il s’agissait d’un banal immeuble de bureaux, mais le garçon savait quelles activités suspectes s’y déroulaient officieusement. Ce soir, il allait accomplir sa vengeance. Il serra si fort la lame magnétique enfouie dans sa poche que ses phalanges craquèrent. Les portes automatiques s’ouvrirent devant lui, le laissant pénétrer dans un vaste hall jadis fastueux. La moquette élimée crissait sous ses chaussures. Etant donné l’heure tardive, il n’y avait personne à la réception pour lui demander la raison de sa présence. Il se précipita jusqu’à l’ascenseur et appuya d’un doigt tremblant sur le bouton qui indiquait l’avant-dernier étage. Tandis que les chiffres lumineux s’éteignaient un à un, le garçon entendait son cœur battre de plus en plus vite. Il ne pouvait plus reculer. Plus maintenant.

    Lorsque la lourde porte s’ébranla, Erwan tomba nez-à-nez avec un colosse vêtu d’un costume sombre. Un garde du corps, à en juger par l’arme à feu qu’il exhibait à sa ceinture. Celui-ci l’interpela froidement : « Tu n’as rien à faire ici, petit. » Le garçon réagit aussitôt : il dégaina son couteau et le lança en direction du cou de son interlocuteur. La lame magnétique accomplit son funeste travail avant de revenir automatiquement à son manche, tel un boomerang macabre. L’homme de main poussa un râle et tomba à genoux en se tenant la gorge, d’où s’écoulaient des flots de sang. Erwan ne jeta pas un regard en arrière et se mit à courir, une veine vibrant à ses tempes. Son esprit était vide comme un aquarium privé de sa myriade de poissons multicolores.

    Entendant les échos étouffés de nouveaux gardiens alertés par le bruit, il courut jusqu’au bout du couloir et enfonça la porte de service qui menait à un escalier de secours. Le garçon descendit les marches quatre à quatre, ignorant les gémissements du métal rouillé. Enfin, il parvint à une loggia entre deux étages, quelques mètres plus bas. Le bar de Raeesa. Il y était presque. Il chercha à entrer, mais la serrure résista. Perplexe, il commença à essayer de forcer le cadenas avec une insistance désespérée, mais pendant ces quelques secondes où sa vigilance se relâcha, un de ses poursuivants surgit derrière lui et le frappa à la tête. Avant qu’il ait eu le temps de résister, Erwan s’effondra et perdit conscience.

    ***

    Lorsqu’il se réveilla en sursaut, il était attaché à une chaise. De plus, on lui avait confisqué son couteau. Il était sans défense. Erwan essaya de se débattre, mais la douleur irradia aussitôt à l’arrière de son crâne. La vue encore brouillée, il scruta les environs pour déterminer l’endroit où il se trouvait. Il était adossé à un large comptoir sur lequel trônaient par dizaines des flacons emplis de gaz incolores. Au fond de la pièce, un parapluie brunâtre gisait comme un ptérodactyle décharné. Les néons qui clignotaient faiblement au-dessus de sa tête rajoutaient au lugubre de la scène. Erwan frémit : ce ne pouvait être que le bar à oxygène de Raeesa.

    Etrangement, il n’y avait personne. Pas même un garde pour le surveiller. Il s’agissait pourtant d’une des zones les plus populaires de Sfumatopia, où se retrouvaient tous les poivrots pour oublier leurs malheurs, même si tout le monde savait que les fameuses bouteilles de la gérante contenaient de l’oxygène frelaté, mélangé à toutes sortes de gaz peu recommandables qui favorisaient l’addiction. Erwan se démena encore plus fort, la corde lui sciant les poignets. Les questions se multipliaient dans son esprit : pourquoi Raeesa n’était pas là ? Où étaient les clients ? Il fallait qu’il sorte d’ici et qu’il la trouve au plus vite pour la…

    Soudain, la porte qu’il avait essayé de forcer s’ouvrit avec fracas, dévoilant une poignée de ‘‘gros bras’’ protégeant une silhouette menue. Erwan la reconnut aussitôt : Raeesa. La personne la plus influente de Sfumatopia, plus puissante même que les administrateurs du Filtrarium. Ses cheveux d’un blond peroxydé étaient coupés au carré, dégageant ses omoplates qui saillaient comme celles d’un fauve. Du reste, elle était maigre ; ses bras s’étiraient comme des allumettes. Lorsque ses yeux d’un brun doré se posèrent sur lui, Erwan sentit son courage s’envoler comme un ballon percé par une aiguille. La jeune femme constata d’un ton neutre : « Tu as tué un de mes hommes. » Elle fronça imperceptiblement les sourcils avant d’ajouter : « Tu as de la chance, je suis d’humeur magnanime, ce soir : j’ai battu au poker mon rival du district sud. Je vais donc écouter tes raisons avant de te faire subir le même sort que ta victime. »


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